Le livre de Jérémie commence par un appel. Dieu saisit un homme qui se sent insuffisant pour une mission trop grande. Le passage nous apprend que l’appel de Dieu ne repose pas d’abord sur l’assurance de celui qui est envoyé, mais sur la parole de celui qui envoie.
La parole de l’Éternel vient à Jérémie avec une profondeur vertigineuse : « Avant que je t’aie formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais. » L’appel ne commence pas au moment où Jérémie se sent prêt. Il plonge dans la connaissance de Dieu, avant même sa naissance.
Cette affirmation ne transforme pas Jérémie en héros sûr de lui. Elle révèle plutôt que sa vie est déjà située devant Dieu. Avant qu’il ait parlé, choisi, réussi ou échoué, Dieu le connaissait. L’identité du prophète ne naît pas de son regard sur lui-même, mais du regard de Dieu.
Dieu ajoute : « Avant que tu sois sorti de son sein, je t’avais consacré. » La mission de Jérémie n’est pas improvisée. Elle n’est pas une réaction de dernière minute à une crise historique. Dieu l’a mis à part pour une parole difficile, adressée aux nations.
Cette idée peut nous troubler, parce que nous aimons mesurer l’appel à partir de nos capacités visibles. Dieu, lui, commence ailleurs. Il connaît, il forme, il consacre, il envoie. Nos compétences comptent, mais elles ne sont pas la source ultime de la vocation.
La réponse de Jérémie est immédiate : « Ah ! Seigneur Éternel, je ne sais pas parler, car je suis trop jeune. » Il ne conteste pas la grandeur de Dieu. Il regarde sa propre insuffisance. Il voit son âge, son manque d’expérience, sa parole fragile.
Cette objection est compréhensible. Devant une mission qui dépasse, il est normal de sentir son manque. La Bible ne présente pas toujours les appelés comme des personnes naturellement à l’aise. Moïse disait ne pas bien parler. Jérémie dit qu’il est trop jeune. Dieu appelle souvent des personnes qui savent qu’elles ne suffisent pas.
Mais Dieu ne laisse pas l’objection devenir l’autorité finale. Il dit : « Ne dis pas : je suis trop jeune. » La manière dont nous parlons de nous-mêmes peut devenir une prison. Il y a des phrases qui semblent humbles, mais qui finissent par refuser la parole de Dieu.
Dieu ne dit pas à Jérémie : tu as tort, tu es très compétent. Il ne le flatte pas. Il déplace le centre. La question n’est pas d’abord ce que Jérémie est capable de garantir, mais ce que Dieu ordonne et promet. « Tu iras vers tous ceux auprès de qui je t’enverrai. »
L’appel est donc précis et dépendant. Jérémie n’invente pas son message, ne choisit pas son public, ne construit pas sa mission selon ses préférences. Il va là où Dieu l’envoie. Il dit ce que Dieu commande. La fidélité prophétique commence par cette dépendance.
Puis vient la parole de consolation : « Ne les crains pas, car je suis avec toi pour te délivrer. » Dieu ne promet pas que la mission sera facile. Il promet sa présence. La peur n’est pas niée, mais elle est placée sous une compagnie plus forte.
Cette promesse sera nécessaire, car Jérémie connaîtra opposition, solitude, incompréhension et souffrance. Dieu ne l’envoie pas dans un chemin confortable. Il l’envoie avec une parole qui dérangera. Mais il ne l’envoie pas seul.
Le geste qui suit est très fort : l’Éternel étend la main et touche la bouche de Jérémie. La bouche était précisément le lieu de son objection. « Je ne sais pas parler », disait-il. Dieu touche donc le lieu du manque. Il ne contourne pas la faiblesse, il la visite.
Dieu déclare : « Voici, je mets mes paroles dans ta bouche. » Jérémie n’est pas appelé à fabriquer une parole religieuse impressionnante. Il reçoit les paroles de Dieu. Son autorité ne viendra pas de son âge, de son assurance ou de son talent, mais de la parole déposée en lui.
Cela nous protège de deux erreurs. La première serait de refuser toute mission parce que nous nous sentons insuffisants. La seconde serait de parler comme si notre assurance personnelle suffisait. Jérémie est envoyé malgré sa faiblesse, mais il est envoyé avec une parole reçue.
La mission est immense : arracher et abattre, faire périr et détruire, bâtir et planter. La parole prophétique n’est pas seulement consolante. Elle déracine le mensonge, renverse les faux appuis, expose le péché. Mais elle ne s’arrête pas à la destruction. Elle bâtit et plante.
Cette tension est essentielle. Dieu ne démolit pas pour le plaisir de démolir. Il arrache ce qui empêche la vie afin de planter ce qui vient de lui. La parole qui juge peut être au service d’une restauration plus profonde.
Dans nos vies aussi, Dieu peut devoir arracher certaines illusions avant de bâtir. Il peut devoir renverser des sécurités trompeuses avant de planter une foi plus vraie. Sa parole n’est pas toujours douce à entendre, mais elle vise la vie.
Jérémie nous apprend que la vocation se reçoit dans un dialogue honnête. Dieu entend l’objection, mais il ne la laisse pas conduire. Il répond par son appel, sa présence, son geste et sa parole. Le prophète ne devient pas fort en oubliant sa faiblesse. Il devient serviteur en apprenant que Dieu parle au travers d’elle.
En Christ, nous voyons la Parole parfaite de Dieu faite chair. Jésus n’est pas seulement un prophète parmi d’autres. Il est celui qui dit pleinement ce que le Père donne, qui affronte la peur, le rejet et la mort, et qui bâtit un peuple nouveau par sa parole.
Aujourd’hui, ce passage nous invite à ne pas laisser notre « trop » décider à la place de Dieu : trop jeune, trop vieux, trop faible, trop tard, trop blessé, trop peu formé. Dieu connaît nos limites. Mais s’il appelle, il donne aussi sa présence et sa parole.