Ecclésiaste 12 conclut le parcours de Qohéleth avec un appel grave et tendre. Se souvenir du Créateur, c’est vivre dès maintenant devant celui qui donne la vie, avant que la vieillesse, la fragilité et la mort ne rappellent nos limites.
Le passage commence par un impératif très simple : « Souviens-toi de ton Créateur pendant les jours de ta jeunesse. » Le souvenir biblique n’est pas une pensée vague qui traverse l’esprit. Se souvenir, c’est orienter la vie. C’est vivre devant celui qui nous a faits, reconnaître sa place, recevoir nos jours comme un don.
Qohéleth s’adresse à la jeunesse, non parce que seuls les jeunes auraient besoin de Dieu, mais parce que la tentation est forte de repousser l’essentiel. On imagine qu’il sera toujours temps plus tard de réfléchir, de revenir, de prier, de mettre de l’ordre dans le cœur. Ecclésiaste répond : commence maintenant.
La jeunesse peut donner l’impression d’une réserve infinie. Des forces, des possibilités, des désirs, des chemins ouverts. Mais cette impression peut devenir illusion. La vie n’est pas une matière que nous possédons. Elle passe. Se souvenir du Créateur pendant les jours de vigueur, c’est refuser d’attendre que la fragilité nous impose la vérité.
Le texte parle ensuite des jours mauvais, des années où l’on dira : « Je n’y prends aucun plaisir. » Qohéleth ne romantise pas l’âge. Il sait que certaines saisons deviennent lourdes. Il y a des pertes, des fatigues, des diminutions, des jours où la joie devient plus difficile à saisir.
Puis vient une longue série d’images poétiques sur le vieillissement. Le soleil, la lumière, la lune et les étoiles s’obscurcissent. Les nuages reviennent après la pluie. La vie se voile. Ce qui était clair devient moins lumineux. Le corps et l’âme peuvent connaître une météo plus pesante, où l’éclaircie semble moins durable.
Les gardiens de la maison tremblent, les hommes forts se courbent, celles qui moulent s’arrêtent parce qu’elles sont moins nombreuses. Les images évoquent la fragilité du corps, la perte de force, le ralentissement des fonctions, la diminution. Qohéleth ne décrit pas la vieillesse pour humilier, mais pour réveiller la sagesse.
Celles qui regardent par les fenêtres sont obscurcies, les portes sur la rue se ferment, le bruit de la meule baisse. Le monde extérieur devient plus lointain. Les perceptions changent. Les sons diminuent. Ce qui était évident demande plus d’effort. La vie humaine, si solide dans son propre imaginaire, se révèle délicate.
Le texte évoque aussi la peur des hauteurs, les terreurs sur le chemin, l’amandier qui fleurit, la sauterelle qui devient pesante, le désir qui s’éteint. La poésie accumule des signes de vulnérabilité. Le corps porte le passage du temps. Les élans changent. La route se fait moins sûre. La maison terrestre devient moins stable.
Tout cela conduit à une phrase décisive : l’homme s’en va vers sa demeure éternelle, et ceux qui pleurent parcourent les rues. La mort n’est pas contournée. Ecclésiaste nous y conduit avec une lucidité presque liturgique. La vie sous le soleil finit par des pleurs, des cortèges, une séparation.
Qohéleth multiplie alors les images de rupture : le cordon d’argent se détache, le vase d’or se brise, la cruche se casse à la source, la roue se brise sur la citerne. Ce sont des images de beauté fragile. La vie est précieuse, mais elle peut se rompre. Elle n’est pas un mécanisme indestructible.
Enfin, la poussière retourne à la terre comme elle y était, et l’esprit retourne à Dieu qui l’a donné. Cette phrase nous ramène au commencement, à la création. L’être humain n’est pas propriétaire absolu de son souffle. Il reçoit la vie de Dieu, puis retourne devant Dieu. La sagesse consiste à vivre entre ces deux dons avec révérence.
Le refrain d’Ecclésiaste revient : « Vanité des vanités, tout est vanité. » Ici encore, il ne faut pas entendre un nihilisme facile. Qohéleth parle de la buée, de ce qui passe, de ce qui échappe à la prise humaine. La vie est réelle, belle parfois, douloureuse souvent, mais elle ne peut pas porter le poids de l’éternité si elle est coupée du Créateur.
Se souvenir du Créateur, c’est donc vivre contre l’oubli. L’oubli de notre origine, l’oubli de notre fin, l’oubli de notre dépendance, l’oubli du jugement de Dieu. Beaucoup de nos folies viennent de ce brouillard : nous vivons comme si nous nous étions faits nous-mêmes et comme si nous ne devions jamais rendre notre souffle.
Mais cet appel n’est pas seulement sombre. Il est aussi plein de miséricorde. Si Dieu est Créateur, alors ma vie n’est pas accidentelle. Si mon esprit retourne à lui, alors ma fin n’est pas seulement dissolution anonyme. Si mes jours sont fragiles, ils peuvent pourtant être habités par une relation vraie avec celui qui les donne.
En Christ, cette espérance reçoit une lumière plus grande. Le Fils entre dans notre poussière, traverse la mort, et ouvre la résurrection. Il ne nie pas la fragilité décrite par Ecclésiaste. Il la porte. Il nous apprend à nous souvenir du Créateur non comme d’un principe lointain, mais comme du Père vers qui il nous ramène.
Aujourd’hui, se souvenir du Créateur peut devenir un acte très concret. Recevoir ce jour comme donné. Ne pas repousser l’obéissance. Ne pas attendre la fatigue pour chercher Dieu. Honorer le corps fragile, le temps limité, les relations présentes. Vivre maintenant devant celui à qui notre souffle retournera.
Ecclésiaste nous rend un service sévère et tendre. Il enlève l’illusion que nous aurons toujours plus tard. Mais il nous donne mieux que la peur : une invitation à vivre dès aujourd’hui devant Dieu. Souviens-toi de ton Créateur. Non à la fin seulement. Maintenant.