Anne prie de nouveau, mais sa prière est devenue chant. Sa joie personnelle s’élargit en confession : Dieu abaisse l’orgueil, relève les pauvres et garde les pas de ses fidèles.
Anne avait prié dans l’amertume de son âme. Elle avait pleuré, supplié, répandu sa douleur devant le Seigneur. Maintenant, elle chante. Mais son chant n’est pas un simple soulagement intime. Il devient une grande lecture de Dieu, de son règne, de sa manière d’agir dans le monde.
Elle commence par le cœur : « Mon cœur se réjouit dans le Seigneur. » Sa joie n’est pas seulement dans l’enfant reçu, même si Samuel est un don immense. Sa joie est dans le Seigneur lui-même. Le don l’a conduite au Donateur. L’exaucement n’a pas fermé son horizon sur elle-même ; il a ouvert sa bouche à la louange.
Anne affirme ensuite la sainteté de Dieu : nul n’est saint comme le Seigneur, il n’y a pas d’autre Dieu, il n’y a pas de rocher comme lui. Ces mots donnent du poids à son chant. Elle ne célèbre pas une chance retrouvée. Elle confesse la solidité de Dieu. Celui qui l’a entendue n’est pas une force capricieuse, mais le Rocher, le Saint, celui qui pèse les actions.
Puis vient le thème du renversement. Les arcs des puissants sont brisés, ceux qui chancelaient se ceignent de force. Les rassasiés se louent pour du pain, les affamés cessent d’avoir faim. La femme stérile enfante sept fois, celle qui avait beaucoup de fils dépérit. Anne ne raconte pas seulement son cas. Elle reconnaît un principe du règne de Dieu : les situations humaines les plus établies ne sont pas définitives devant lui.
Ces renversements ne sont pas une revanche mesquine. Anne ne chante pas parce que les autres souffrent enfin. Elle chante parce que Dieu n’est pas prisonnier des hiérarchies visibles. Il sait faire descendre et faire monter. Il fait mourir et il fait vivre. Il appauvrit et il enrichit. Il abaisse et il élève. Tout ce que les humains croient verrouillé reste ouvert devant sa souveraineté.
Cette vision dérange notre manière de lire le monde. Nous avons tendance à prendre la force visible pour la vérité ultime. Celui qui possède, domine, parle fort, accumule ou impressionne paraît solide. Celui qui manque, pleure, attend ou dépend paraît fragile. Le cantique d’Anne renverse ce regard. Ce qui compte n’est pas seulement la position actuelle d’une personne, mais la main du Seigneur qui juge et relève.
Anne parle aussi des pauvres et des faibles. Dieu retire le pauvre de la poussière, il relève l’indigent du fumier, pour les faire asseoir avec les nobles. Cette image est radicale. Le Seigneur ne se contente pas de compatir à distance. Il change la place. Il donne une dignité nouvelle. Il installe ceux que d’autres auraient laissés dans la poussière.
Il y a là une annonce qui dépasse Anne. Son chant prépare celui de Marie, des siècles plus tard, quand elle dira que Dieu a renversé les puissants de leurs trônes et élevé les humbles. La Bible chante une même musique : Dieu voit les petits, confond l’orgueil et fait avancer son salut par des chemins que la puissance humaine ne contrôle pas.
Mais Anne termine aussi sur la garde des fidèles et le jugement des méchants. Les pieds de ses bien-aimés seront gardés, mais les méchants périront dans les ténèbres. Car ce n’est pas par la force que l’homme triomphe. Cette phrase est un coup porté à notre idolâtrie de la puissance. La force humaine ne suffit pas. Elle peut impressionner pour un temps, mais elle ne fonde pas l’avenir.
Le chant d’Anne nous invite donc à prier avec une imagination renouvelée. Nos détresses ne sont pas trop petites pour Dieu, mais elles peuvent devenir plus grandes que nous lorsque Dieu les reprend dans son dessein. Une femme relevée chante le Dieu qui relève les pauvres. Une mère exaucée annonce déjà le Roi que Dieu donnera à son peuple. La joie personnelle devient prophétie.