Le peuple pleure à l’entrée de ses tentes, et Moïse craque sous le poids de sa mission. Sa prière est rude, mais Dieu l’entend et prépare une aide concrète.

Ce passage est d’une honnêteté presque brutale. Le peuple se plaint. Moïse entend les familles pleurer, chacune à l’entrée de sa tente. La colère du Seigneur s’enflamme, et Moïse est affligé. Mais au lieu de rester dans un rôle de chef impassible, il parle à Dieu avec une fatigue sans maquillage.

« Pourquoi fais-tu du mal à ton serviteur ? » La question est rude. Moïse ne présente pas une prière polie, soigneusement tenue à distance de ce qu’il ressent. Il dit son incompréhension, son poids, son incapacité. Il a l’impression que tout le peuple a été placé sur ses épaules, comme si Dieu lui demandait de porter seul une charge trop lourde.

Moïse utilise même l’image d’un nourricier portant un enfant. Il n’a pas engendré ce peuple, il ne peut pas le nourrir, il ne peut pas répondre à toutes ses attentes. La mission donnée par Dieu est devenue, dans son expérience, une impossibilité quotidienne. Il ne dit pas seulement : « Je suis fatigué. » Il dit : « Je ne puis pas porter seul tout ce peuple. »

La Bible nous donne ici une parole précieuse sur l’épuisement spirituel. Servir Dieu ne signifie pas devenir sans limites. Conduire, aider, enseigner, porter, écouter, soigner, accompagner peuvent user réellement une personne. La fidélité n’abolit pas la fragilité. Même Moïse, l’homme qui parle avec Dieu, atteint un point où il ne voit plus comment continuer.

La réponse de Dieu est remarquable. Il ne dit pas d’abord à Moïse de faire un effort, de se reprendre, ou d’avoir une meilleure attitude. Il lui demande de rassembler soixante-dix anciens. Dieu prendra de l’Esprit qui est sur Moïse et le mettra sur eux, afin qu’ils portent avec lui la charge du peuple. La solution n’est pas seulement intérieure. Elle est communautaire.

Dieu aurait pu augmenter miraculeusement la capacité de Moïse à tout supporter seul. Il choisit plutôt de partager le fardeau. C’est une grâce très concrète. Le besoin d’aide n’est pas une honte. Il peut être la forme même de la sagesse de Dieu. Certaines charges ne doivent pas être héroïquement portées seul.

Ce passage corrige une image dangereuse du service. Nous admirons parfois ceux qui tiennent tout, répondent à tout, absorbent tout, décident tout, portent tout. Mais le royaume de Dieu n’a pas besoin de héros isolés écrasés sous une charge sacrée. Il a besoin d’un peuple où l’Esprit équipe plusieurs personnes pour porter ensemble.

Moïse reste appelé. Il n’est pas remplacé ni humilié. Mais il est déchargé d’une solitude destructrice. Dieu ne retire pas la mission, il en transforme la manière. Le fardeau partagé n’est pas un échec de la vocation. Il est souvent ce qui permet à la vocation de durer.

Nous pouvons apprendre à prier comme Moïse lorsque nous sommes trop chargés. Non pour accuser Dieu avec arrogance, mais pour lui dire la vérité de notre fatigue. Et nous pouvons apprendre à recevoir les aides qu’il donne, même lorsqu’elles nous obligent à renoncer à l’illusion d’être indispensables.