« L’acte religieux est toujours partiel ; la foi est un tout, un acte vital. Jésus n’appelle pas à une religion nouvelle mais à la vie. »

D’abord considéré comme un traître à la patrie et un hérétique, Dietrich Bonhoeffer est ensuite reconnu comme un héraut de la résistance dans l’Allemagne fédérale et un martyr de l’Église confessante dans son combat contre le nazisme. Celui qui a cherché toute sa vie qui était le Christ pour nous aujourd’hui a laissé un héritage complexe, mais influent, articulé autour de l’idée d’un christianisme non religieux.

On peut distinguer trois périodes dans sa vie : d’abord celle de l’étudiant qui produit deux thèses en théologie et s’interroge sur sa vocation ; ensuite celle du théologien opposé à Hitler dans sa lutte avec l’Église confessante pour empêcher la mainmise du Parti sur l’Église ; et enfin celle du pasteur engagé dans la résistance politique, qui mettra sa vie en jeu au nom de la foi.

La naissance d’un chrétien

L’indépendance, une marque familiale

Dietrich Bonhoeffer naît le 4 février 1906 à Breslau – aujourd’hui Wrocław, en Pologne – dans une famille allemande intellectuelle et libérale de huit enfants. Avec sa sœur jumelle, ils occupent les 6e et 7e rangs.

Son père, Karl Bonhoeffer, est un psychiatre et neurologue réputé ; sa mère, Paula, est issue d’une famille de pasteurs et d’enseignants. La branche paternelle, démocrate, contient quelques éléments révolutionnaires, lecteurs de Marx ; la branche maternelle témoigne d’une loyauté sans faille à l’égard de l’État – le grand-père de Dietrich Bonhoeffer a servi l’empereur avant de devenir prédicateur à la cour à Postdam. Dans la famille, l’esprit national et les exigences humanistes s’accordent sans difficulté, du moins jusqu’à ce que le nazisme force le divorce.

À la maison, la famille mène grand train pour l’époque, mais les parents ne tolèrent pas que l’on se détourne de la modestie et de la simplicité. Le cadre est empreint de discipline, mais joyeux. L’autorité n’est jamais discutée, et si les parents punissent la déloyauté et la vantardise, ils ne sanctionnent pas les vitres brisées.

En matière d’église, la famille est croyante, mais pas doctrinaire, elle n’entretient aucune appartenance active à une quelconque paroisse, ne va pas au culte le dimanche ni même pour les grandes fêtes, et fait appel au pasteur le plus proche pour les cérémonies familiales. De manière générale, on refuse toute pression religieuse et l’on respecte les doutes si la critique est exprimée sans cynisme. Le père, d’ailleurs, cultive un prudent agnosticisme, mais il n’esquive aucune prière ou coutume domestique chrétienne ; une question d’exemple.

C’est par la mère que passe l’instruction religieuse, et l’instruction tout court : femme d’initiative, attachée à son indépendance – caractère dont héritera son fils –, Paula Bonhoeffer enseigne à ses enfants aussi bien les histoires bibliques que les matières classiques. Dietrich ne connaîtra les bancs de l’école qu’à partir de 10 ans, alors que la guerre sévit et que la famille s’installe à Berlin. La ville a son importance. Berlin est en effet marquée par une complexe diversité : à la fois impériale et républicaine, libérale et ecclésiastique, conservatrice et progressiste, universitaire et prolétaire, elle hésitera au sortir de la guerre à se tourner vers le national-socialisme, idéologie qui sous-tendra le parti nazi. Pour l’heure, Dietrich est trop jeune pour comprendre tout ce qui se joue dans ce conflit, puis dans la défaite, mais il est suffisamment grand pour en mesurer les ravages et voir le chagrin de ses parents lorsqu’ils perdent leur fils cadet. Est-ce cela qui motivera son attrait pour la théologie ?

Dietrich manifeste très tôt le désir de devenir pasteur. À ses frères, qui critiquent alors devant lui l’image bourgeoise et ennuyeuse de l’église, il répond : « Je la réformerai. » Vaste projet pour un gamin de 14 ans ; mais les mots sont jetés.

L’héritage libéral au service d’une théologie incarnée

Le jeune Bonhoeffer quitte la maison en 1923, à 17 ans, et commence ses études à Tübingen avant de les poursuivre à l’Université de Berlin, dans un contexte de forte inflation – au début des années 1920, l’Allemagne est exsangue par le traité de Versailles qui impose au pays de lourdes réparations.

Si l’on ne sait rien des motivations intérieures qui le poussent dans cette voie, on peut néanmoins affirmer que son intérêt pour la théologie est davantage lié à une curiosité intellectuelle qu’à un attachement institutionnel. Bonhoeffer cherche avant tout à élargir ses connaissances et à forger sa culture philosophique, s’écartant des grands maîtres à penser dès que ceux-ci tentent de lui mettre la main dessus – l’indépendance, toujours !

L’un de ses enseignants le marque toutefois durablement : Adolf von Harnack, célèbre historien et théologien qui domine le courant libéral dans lequel s’inscrit l’Allemagne protestante. Ce libéralisme chrétien s’appuie sur la philosophie des Lumières, le romantisme allemand et la critique historique de la Bible pour concilier l’expérience religieuse à l’humanisme, la foi au rationalisme, et l’Écriture à l’exégèse scientifique.

Si Bonhoeffer se passionne pour la rigueur de la théologie historique, il doute cependant d’emblée que le christianisme se réduise à des valeurs morales ou à une figure exemplaire. Dans le cadre académique, s’esquisse déjà l’idée d’un Christ comme Dieu vivant et incarné, une pensée qui s’étoffera au contact de Karl Barth, un théologien suisse opposé au libéralisme chrétien, qui défend l’idée que le christianisme n’est pas un idéal, mais une Parole qui juge et qui sauve, et que seule la Révélation permet à Dieu de se faire connaître.

Ce sera, en creux, le thème des deux thèses que Bonhoeffer soutiendra en 1927 puis en 1930 : le Christ n’est pas venu inventer une nouvelle religion, mais communiquer Dieu ; en cela, la Parole seule est source d’autorité.

Prélude d’une vocation

En 1928, Dietrich Bonhoeffer part faire son vicariat en Espagne, où il assume pour la première fois le ministère concret de l’Église au sein d’une petite paroisse évangélique des Allemands de l’étranger. On est alors loin de la fièvre du milieu universitaire berlinois : les paroissiens, comme les gens d’Église, lui semblent s’en tenir aux formes et aux idées du passé et n’avoir pas de réelle conscience confessionnelle. Pour les réveiller, il se fait provocant et oppose dans ses prédications foi et religion. Pour l’une, il est question de grâce, de croix, de Dieu ; pour l’autre, de bonheur, de couronne, d’homme.

Cette première expérience sur le terrain est formatrice, mais à la fin de son vicariat, Bonhoeffer s’interroge. Quelle est sa vocation théologique : universitaire ou pastorale ? Sans idée claire sur son avenir, il retourne à l’université de Berlin avant de partir un an aux États-Unis, pour un séjour d’études à l’Union Theological Seminary de New York.

Là-bas, sa théologie se précise. Dans un contexte pesant – le krach boursier vient d’ébranler toute l’économie du pays, le chômage sévit en masse –, il découvre stupéfait les discriminations dont sont victimes les populations noires, y compris dans les églises. Introduit dans le quartier de Harlem et dans les églises afro-américaines, au contact de la ségrégation et du social gospel, il prend conscience que la foi ne peut être dissociée d’un engagement pratique dans le monde, en faveur de la justice sociale. Sa connaissance biblique et son éthique luthérienne se transforment alors en une volonté de s’engager concrètement pour annoncer la Parole divine, et à son retour, il aspire à monter en chaire dans l’Église.

Bonhoeffer est ordonné le 14 novembre 1931 et n’a de cesse, ensuite, d’exhorter dans ses prédications à suivre le Christ. Comment ? En obéissant à l’Écriture. « Laissez donc feu Luther dormir en paix et écoutez l’Évangile ! » Ce sera la base de son éthique, le terreau de sa résistance.

De l’opposition ecclésiastique…

Alors que la république de Weimar dépérit et que le national-socialisme gagne du terrain, l’Église évangélique est confrontée à de graves ingérences de l’État dans ses affaires. L’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933 accroit les tensions : avec le soutien des Deutsche Christen, il entend créer une Église nationale du Reich. Bonhoeffer, alors aumônier luthérien et maître de conférences à Berlin, s’interroge : s’il dénonce sans attendre le culte du chef, l’antisémitisme, et le projet d’une Église soumise au pouvoir, il ne veut pas compromettre sa fidélité à l’égard de son pays.

Pourtant, à mesure que les lois se durcissent contre les Juifs, il se distancie de la bourgeoisie cléricale ou universitaire qui reste mutique voire, pire, qui entreprend de justifier théologiquement la nouvelle législation aryenne. Pour Bonhoeffer, c’est absurde : comment l’Église allemande peut-elle exclure certains membres en se fondant sur la biologie ? C’est contraire à l’universalité de l’Église ! « Le peuple de Dieu est un seul peuple chrétien et aucun nationalisme, aucune haine de classe ou de race ne pourra réaliser ses desseins si nous sommes unis. »

L’avènement de l’Église confessante

Alors que l’État impose à l’Église d’adopter le paragraphe aryen, qui appelle au boycott des Juifs, Bonhoeffer se joint au noyau d’opposition qui naît : le mouvement des Jeunes Réformateurs. En leur nom, il appelle à la protestation et à l’engagement. Le combat est moins politique qu’ecclésiastique : le Kirchenkampf est une lutte de pouvoir interne entre ceux qui défendent une Église nazifiée, ceux qui s’y opposent, et ceux qui veulent simplement éviter un schisme avec l’État.

Cette lutte se radicalise en 1934, lorsque Bonhoeffer et les représentants libres et légaux des diverses églises d’Allemagne se séparent de l’Église du Reich et fondent un mouvement dissident : l’Église confessante, dont la Déclaration de Barmen acte la naissance. Dans cette profession de foi, ils refusent l’attachement de l’Église à un guide terrestre (un « Führer ») et proclament leur allégeance à Dieu et à sa Parole seuls.

Le refus des armes : l’exigence du pacifisme chrétien

Au sein de l’Église confessante, Bonhoeffer cultive son indépendance. Il refuse notamment le service militaire que Hitler remet à l’ordre du jour – ce n’est pas la position de l’Église confessante, qui y adhère, malgré son opposition à l’arianisme, pour montrer son patriotisme. Mais pour Bonhoeffer, les chrétiens ne peuvent prendre les armes. « Tu ne tueras point », commande en effet le Christ. Et être croyant, c’est obéir à la Parole. Chaque parole de l’Écriture est pour lui une lettre d’amour que Dieu nous adresse personnellement et qui doit nous inciter à nous engager sans demi-mesure pour la paix et tout simplement pour le Christ.

Ce pacifisme chrétien n’est pas de la résistance ; du moins ce n’est pas ainsi que la décision est envisagée. Là encore, le combat n’est pas politique, mais théologique : Bonhoeffer ne milite pour aucune doctrine de la non-violence ou idéologie révolutionnaire, il veut simplement obéir à ce que demande Jésus. En ce sens, ce refus ne procède même pas d’un combat éthique, car se réclamer de l’éthique revient à rompre avec l’obéissance. Non, la foi ignore le bien et le mal ; elle est pure soumission. Seulement, il ne s’agit pas de se soumettre à des préceptes humains ou à des dogmes de l’Église ; il s’agit de se soumettre au seul joug de Jésus. Un joug qui n’opprime pas, ne tourmente pas ; un joug léger pour ceux qui s’y livrent volontairement. Car, dit Bonhoeffer, Jésus n’exige rien de nous sans nous donner la force de le faire.

L’appel à suivre le Christ

À partir de 1935, Bonhoeffer crée le séminaire de l’Église confessante de Finkenwalde, dont il devient directeur, et se consacre à l’écriture et à l’enseignement. Vivre en disciple, ouvrage dédié à une méditation du Sermon sur la Montagne, est né de ces cours où il défend l’idée qu’être chrétien c’est obéir à la Parole divine. Pour Bonhoeffer, l’Évangile n’est pas un programme ou une idéologie qu’il s’agit d’analyser ou de défendre en avocat ; c’est une invitation qu’il faut écouter et recevoir humblement en témoin. Il précise : quand Jésus dit à Lévi « suis-moi », ce n’est pas un énième commandement réservé à la prouesse isolée d’une élite spirituelle (les moines) ; ce n’est pas non plus un précepte que l’on peut se contenter de respecter moralement, intentionnellement. Non, c’est un appel à suivre le Christ littéralement. Car obéir, c’est faire.

Suivre le Christ implique une obéissance totale qui se traduise en actes. Ce n’est pas une soumission légaliste, mais un acte de foi. C’est coûteux, parce que cela enjoint l’homme à agir au péril de sa vie ; mais c’est une grâce, parce qu’« alors seulement elle fait à l’homme cadeau de la vie ». Cette « grâce coûteuse » s’oppose à la « grâce bon marché », une grâce déconnectée de la vraie vie et de la croix, comme une facture acquittée d’avance ou une hypothèse de principe qui nous couvre en cas de péché.

Suivre Jésus, c’est ainsi s’engager concrètement dans le monde et pour le monde, c’est répondre ici et maintenant à l’appel du Christ. Obéir hors du temps ne suffit pas ; il faut s’engager dans le présent, en acceptant le risque que cela entraîne. Vivre en disciple, c’est cela : non pas une doctrine de la conversion ou une retraite du monde, mais un appel au combat.

… à la résistance politique

En 1937, le séminaire de Finkenwalde est fermé par le régime policier. L’Église confessante, devenue illégale, s’affaiblit. On ne peut plus servir l’Église et observer la loi en même temps. De nombreux anciens du séminaire sont arrêtés, car les directives se multiplient tant et si bien que chacun finit par les transgresser sans même le vouloir.

Bonhoeffer lui-même est interdit d’enseignement et interdit d’exercice. Pourtant, il persévère dans son ministère, quoique de manière cachée : il continue en secret d’enseigner et de prêcher, mais n’a plus de domicile fixe et ne réunit plus ni ses livres ni ses écrits au même endroit.

Alors que l’Église confessante est aux prises avec de nouvelles divisions sur la conduite à tenir, il franchit un cap dans la protestation en s’associant à la rédaction d’un mémoire à l’intention de Hitler. Dedans, il est écrit que, pour le chrétien, l’amour du prochain demeure un commandement valable en lieu et place de la haine des Juifs imposée par la force. Passer de la protestation au sein de l’Église à l’opposition frontale au régime est déjà un cap important. Faut-il aller encore plus loin ?

Bonhoeffer hésite sur la conduite à tenir : dans la maison familiale se constituent des cellules conspiratrices auprès desquelles il s’informe des projets séditieux en préparation. Mais en tant que pasteur et théologien, doit-il passer de la simple connaissance à la conjuration active ?

Face à ce dilemme, il prend de la distance : il part d’abord à Londres, puis aux États-Unis où il se voit proposer un poste qu’il envisage d’accepter pour sa sécurité. Mais à peine arrive-t-il qu’il décide finalement de repartir. Il est Allemand, il se doit de le rester et d’assumer toute la culpabilité et la responsabilité que cela importe. Même un pasteur peut porter un projet politique quand la cause est juste.

Conspirer pour la paix, une question de responsabilité chrétienne

Jusqu’en 1940, Bonhoeffer critique les systèmes éthiques académiques en raison de leur incapacité à affronter le réel et cherche à réunir autour de lui des hommes capables de s’opposer au mal. À partir de 1940, le combat d’idées ne lui suffit plus : il estime qu’il relève de son devoir de résister par des actes et d’infiltrer les milieux de pouvoirs pour les renverser. Ce n’est pas une question de principe, de conscience ou de vertu, mais une question de foi et de responsabilité envers les autres et le monde. « [Cette nécessité] procède d’un Dieu qui exige une action responsable dans le libre risque de la foi et qui accorde pardon et consolation à celui qui devient pécheur par cette même action. »

Dietrich Bonhoeffer est ainsi introduit dans la résistance par son beau-frère, Hans von Dohnanyi, qui le place comme agent double au bureau des renseignements militaires allemands : l’Abwehr. Sous couvert d’activités officielles, il aide à établir des contacts avec l’étranger et s’associe à des plans qui visent à éliminer Hitler. Il part notamment en Suède, où il rencontre l’évêque de Chichester à qui il transmet des preuves de l’extermination des Juifs par les nazis, et implore par son intermédiaire l’aide du gouvernement britannique dans le complot qui se prépare.

Pour Bonhoeffer, l’anéantissement du Führer est la première condition pour pouvoir discuter de la paix. Il s’écarte ainsi des hommes d’Église étrangers ou des personnalités allemandes en rapport avec l’œcuménisme, qui jusque-là ne tentaient rien d’autre qu’essayer de maintenir ou rétablir la paix, n’envisageant qu’en second lieu la suppression de Hitler.

Les membres de l’Abwehr fomentent plusieurs coups d’État, mais ils échouent tous, et les conspirateurs finissent par attirer l’attention sur eux. Le 5 avril 1943, Bonhoeffer, Dohnanyi et d’autres sont arrêtés préventivement par la Gestapo, qui soupçonne des activités de résistance, sans savoir encore qu’elle détruit le centre d’activité de la conjuration.

La foi à l’épreuve de la captivité

Bonhoeffer est emprisonné à Tegel et sa résistance consiste dès lors à détourner la Gestapo des faits. Pour maintenir un lien avec l’extérieur et assurer une défense commune avec les autres membres de l’Abwehr, il cache des messages codés dans des livres et dans sa correspondance. Le stratagème fonctionne un temps. Les accusations portées à son encontre lui paraissent même si dérisoires qu’il pense être libéré à l’audience – toujours repoussée.

En captivité, la séparation d’avec les siens lui coûte, d’autant qu’il s’est fiancé juste avant son arrestation, le 17 janvier 1943, avec Maria von Wedemeyer, une jeune femme issue d’une famille aristocratique qu’il a connue enfant. Maria étant très jeune – 18 ans –, le couple avait promis d’attendre pour les noces ; mais avec l’arrestation de Bonhoeffer, les conventions sont bousculées, les parents envoient les faire-part et la jeune femme fait son entrée seule dans la famille.

Cette séparation est douloureuse pour le pasteur et s’ajoute à des conditions de détention difficiles. Malgré tout, Bonhoeffer médite, prie, accompagne spirituellement ses codétenus, et il écrit de nombreuses lettres. Sa correspondance sera rassemblée dans Résistance et soumission, un des grands témoignages spirituels du xxe siècle. Toutes les lettres n’ont pas la même teneur : à sa famille, elles sont mesurées ; à ses amis, elles sont plus libres. Mais toutes disent sa foi, une foi souple qui s’efforce de trouver Dieu en chaque situation pour la supporter et la rendre féconde ; une foi vivante qui permet d’aimer Dieu « à travers ce qu’il nous donne dans le présent » ; une foi incarnée, non pétrie de dogmes, défaite du « vêtement culturel » qu’est la religion.

Vers un christianisme a-religieux

Dans un certain nombre de lettres, notamment celles passées à son ami E. Bethge en contrebande, Bonhoeffer regrette que l’on confonde le Christ avec un certain degré de religiosité, c’est-à-dire avec une loi humaine, et que l’Église lutte pour se maintenir en vie comme si elle était son propre but plutôt que pour être cette communauté vivante, existante pour les autres. Face à un monde devenu adulte, autonome, sécularisé, il estime que « le temps où on pouvait tout dire aux hommes, par des paroles théologiques ou pieuses, est passé, comme le temps de la spiritualité et de la conscience, c’est-à-dire le temps de la religion en général ». À la religion, Bonhoeffer oppose la foi comme relation personnelle avec Dieu à travers le Christ. Une relation vécue dans la vie quotidienne et non réservée à des sphères séparées ou sacrées, une relation qui assume pleinement la vie humaine, son incorporation, ses complexités et ses douleurs, et non doctrine qui utilise Dieu pour boucher les trous de notre ignorance ou de notre détresse ; en somme, une relation qui touche le cœur de l’existence. Le christianisme non religieux qu’évoque Bonhoeffer n’est pas un rejet du Christ, bien au contraire, mais une libération de la foi hors des formes religieuses sclérosées. Pour le pasteur, « être chrétien ne signifie pas être religieux […], mais être homme. »

Conclusion – Entre résistance et soumission, un disciple de Jésus

Après deux longues années de captivité, Bonhoeffer est finalement transféré en secret à Buchenwald, puis exécuté sur ordre direct de Hitler le 9 avril 1945 au camp de Flossenbürg, quelques semaines seulement avant la fin de la guerre. En cause : la découverte de documents liés au complot du 20 juillet 1944 contre le Führer. Un témoin rapporte qu’avant d’être pendu, le jeune pasteur priait ardemment à genoux dans sa cellule.

Que retenir de Bonhoeffer ?

S’il ne faut pas surestimer l’importance de son rôle dans la conspiration politique, son action subversive a néanmoins eu un impact spirituel majeur : sa pensée sur la responsabilité du chrétien dans le monde et sur l’Église comme communauté vivante a non seulement marqué la théologie protestante du xxe siècle, mais son héritage a dépassé les frontières confessionnelles pour inspirer des figures (chrétiennes ou non) dans les mouvements de résistance face à des régimes politiques oppressifs – surtout en Amérique latine où la théologie de la libération s’est appuyée sur sa vie et sa pensée, et en Afrique du Sud, dans la lutte contre l’apartheid.

Bonhoeffer est un homme qui toute son existence a voulu traduire en actes ce qu’était la vie de disciple. Son engagement en témoigne : on ne peut pas être chrétien par principe ; on ne peut l’être qu’activement, que pratiquement. Bonhoeffer est un témoin de la foi incarnée ; il aura vécu ce qu’il a prêché toute sa vie : l’amour jusqu’à la croix.